Vade-Mecum

 

       on travail est un acte créatif primal avec toutes les faiblesses, la colère et les accidents que cela induit. C'est une réaction frontale au monde dans lequel je vis auquel j'oppose une force créative brute dans la volonté d'y trouver une liberté propre.

   De fait, le but est d'en raffiner la forme le moins possible pour mettre en valeur l'étrange beauté de la technique et de l'imperfection, comme une sorte d'hommage à l'adaptabilité de toute chose.


 

Un acte créatif primal

   Je ne tisse pas réellement. Je fais des nœuds. Des nœuds dits "simples". Le nœud Premier en fait. Ce geste préexiste même à la corde, pourtant un matériau ancestral, ainsi qu'à l'Humanité. On trouve dans le règne animal des oiseaux, notamment le tisserin à tête noire, qui manipulent des fibres pour les nouer en elles afin d'en faire des nids sphériques suspendus.

M

   De par l'utilisation d'une technique lente et fruste, et d'un matériau primaire je m'oppose à la vision du monde qui nous est actuellement imposée. Un monde où le temps est devenue une ressource, où les sources sont propriétés privées, où la vie privée tend à ne plus l'être, où l'être est dépossédé de son sens critique, où toute critique devient crime par la pensée, où la pensée unique prime et dépossède l'être de toute source de vie. Je digresse, je digresse... Quoi qu'il en soit, c'est le point de vue à travers lequel je vois le monde, qui me façonne et grâce auquel j'en suis venu à créer des formes libres et vivantes.

3.9.4 (2018)

   Corde brute, enchevêtrement, accumulation de nœuds, aspect archaïque, caractère inquiétant... L'esthétique de mon travail en général se rapproche fortement de la physionomie de certains fétiches africains, où la corde revêt une symbolique forte :

   "La mort, la maladie, les aléas de la nature ou de la violence des hommes sont à l'origine des pratiques rituelles qui ont donné naissance à ces objets faisant le lien entre l'ici-bas et l'au-delà.

   Réunir des éléments à l'aide de cordes pour créer une nouvelle figure, emprisonner une forme dans un enchevêtrement de nœuds, serrage de compression, le nœud attache et détache, relie et sépare. Voilà ce que des devins font pour capter puis contrôler des puissances dont ils maîtrisent l'art de la manipulation.

Objet magique Bo, fon, Bénin.

   Contrôler ou placer sous influence se traduit dans la langue kikongo par "kanga", terme qui signifie aussi attacher. Les nombreux nœuds de corde ou de lambeaux d'étoffes, makolo, des minikisi du Congo, expriment cette tentative de contrôle. Au Bénin dans la langue fon, le verbe "bla" signifie lier, attacher, mais aussi fermer, verrouiller et fixer. 

En nouant, en ligotant et en liant des éléments, on capture donc des forces, on les dompte, on restaure." (Dossier de l'exposition, Recettes des dieux - Esthétique du fétiche - Musée du Quai Branly - 2009)

 

   D'une certaine manière le principe de nouer, ligoter et lier des élément pour en capturer, dompter ou restaurer les forces n'est pas si éloigné du principe de sublimation en psychologie, si l'on considère que c'est un "mécanisme de défense visant à transformer et à orienter certains instincts ou sentiments vers des buts de valeur sociale ou affective plus élevée". (Carr.-Dess. Psych. 1976). C'est à ce titre que l'aspect primal prend son sens, puisque c'est à travers une pratique artistique lente et méditative que j'ai eu l'occasion de naître une seconde fois, en prenant le monde à bras le corps plutôt que l'inverse.


 

Faiblesse, colère et accident.

   L'utilisation de la corde comme médium ne s'est pas imposée à moi via un long travail réflexif, ni par une révélation cosmique mais simplement parce que depuis plusieurs années j'utilisais ce matériau de manière quotidienne et usuelle, qui pour maintenir une fenêtre ouverte, qui pour caler une table, qui pour emballer des colis postaux... À un moment de ma vie où je perdais pied, il m'a fallu faire quelque chose de mes mains pour ne pas perdre la tête. C'est alors que j'ai commencé à tisser de manière spontanée, anarchique et énergique.

 

   Aujourd'hui, cette colère à fait place à une opiniâtreté sereine et sauvage. En une douzaine d'années, j'ai ainsi développé un système basé sur un processus simple qui, à travers la répétition du geste puise son principe dans l'aléatoire, l'accident, le "pas fait exprès", le hasard et le chaos pour mettre en valeur les rythmes qui, fatalement, en découlent. À force d'accumulation et de tensions, se développe un réseau de points fondamentalement interdépendants les uns des autres puisque chacun est la résultante à la fois de la multitude qui l'a précédé et de ceux qui lui ont succédés. Très rapidement force est de constater qu'en utilisant un procédé aussi anarchique, il est tout à fait vain de chercher à réaliser des motifs préétablis à l'avance, tant les jeux de tension rendent la forme imprévisible ne serait-ce qu'à moyen terme.

3.Cl.4 (2020)

 

   Aussi pour arriver à un certain équilibre graphique, plutôt que d'essayer de contenir l'inconstant, j'ai pris le parti de développer un principe de non-maîtrise dirigée et de laisser la toile se construire à travers et parfois par devers moi – il m'est arrivé plusieurs fois de commencer une journée de travail en m'apercevant que la toile sur laquelle j'allais intervenir était en fait déjà finie. c'est à dire qu'il s'instaure un principe de discussion fluctuant entre le geste et la toile, entre l'action et la réaction, entre le fond et la forme. (Cf Différence et Répétition, G.Deleuze - En cours d'étude)


 

Étrange beauté de la technique et de l'imperfection.

 

   J'utilise de la corde à guinder (ou ficelle à guinder) produite dans les ateliers de la corderie PALUS sise à Saint Pantaléon de Larche en Corrèze. C'est une corde de lin brut utilisée en tapisserie pour maintenir les ressorts de sommier les uns avec les autres. Il s'agit d'un matériaux technique non raffiné ou presque, peu prédestiné à l'esthétique. En conséquent l'aspect rugueux, l'inégalité apparente des fibres, les accidents qui ponctuent la corde sont autant de facteurs qui viennent enrichir sa ligne et par là même la rendent visuellement vivante. À travers un prisme différent, c'est un procédé similaire à celui qui confère à certaines pièces mécaniques, ou à certaines machines, une beauté fondamentale à partir du moment où on se donne la peine de les regarder pour ce qu'elles sont, en mettant de côté ce pourquoi elles sont faites. L'aspect pratique des choses génère parfois une esthétique qui les dépasse.

   Par exemple on trouve parfois sur les chemises une espèce de petite languette entre les omoplates, plus personne ne procède ainsi, pourtant c'est en les suspendant à cette languette que les marins les faisaient sécher. Aujourd'hui ce vestige perdure sous la forme d'un détail esthétique. On touche ici au principe d'inutilité qui est complètement hors propos, mais qui m'est cher. Il est une réplique qui m'a beaucoup marqué plus jeune. Lorsque Cyrano tire son épée à l'approche de sa mort : "Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais ! / Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succés ! / Non ! Non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !" (Cyrano de Bergerac – acte V scène 5 – E. Rostand)

 

   Bref, recentrons-nous. Dans un registre différent, au japon, le rituel de la cérémonie du thé se déroule au sein d'un espace sobre aménagé avec le plus grand soin, chaque élément a été soigneusement choisi en fonction de l'invité, du contexte, de la saison et de l'occasion. La tradition y est prégnante, les gestes du maître de thé sont raffinés à

Chawan / Raku / Kinstugi.

l'extrême après avoir été répété mille fois selon un ordre établi depuis plusieurs siècles. Rien n'est laissé au hasard. Pourtant il y est célébré lors de la contemplation du chawan (litéralement "bol de thé") Soumis à un protocole rigoureux, l'invité, une fois la dernière gorgée bue, est prié de déposer le bol, puis de le reprendre en main afin d'en admirer la forme, les irrégularité et les imperfections. Un joli nœud dans le bois par exemple. Dans le cas des poteries raku, le dessin des craquelures de l'émaillage et ses aléas jouent le rôle d'ornement. Comble du raffinement, le kintsugi ("jointure en or"). " [le kinstugi] relève d'une philosophie qui prend en compte le passé de l'objet, son

histoire et donc les accidents éventuels qu'il a pu connaître. La casse d'une céramique ne signifie plus sa fin ou sa mise au rebut, mais un renouveau, le début d'un autre cycle et une continuité dans son utilisation. Il ne s'agit donc pas de cacher les réparations, mais de mettre celles-ci en avant. " (Blake Gopnik, "AT freer Aesthetic Is Simply Smathing", Washington Post, 3 mars 2009) Ou comment glisser de l'imperfection comme défaut, à l'imperfection comme atout.

 

 

Adaptabilité de toute choses.

   Lorsque je tisse, je parsème mes cordes de nœuds d'arrêts de manière plus ou moins aléatoires. À chaque embranchements ces nœuds d'arrêt font force de proposition pour le mouvement suivant car c'est en venant m'appuyer dessus que je génère la tension nécessaire au processus créatif. En d'autre termes je suis à chaque fois amené à m'adapter à un nombre de possibilités fini. Et quand ces possibilités n'offrent pas de suite logique dans une logique de construction graphique, apparaît alors l'accident. Toutes fois il est extrêmement rare que l'un de ces accroc, en ouvrant des perspective graphiques inattendues, ne devienne avec le temps un heureux hasard.

  

   Ce principe devient prégnant lorsque je pose des instoillations d'envergure dans un espace donné. Il est à noter que je n'utilise que des points d'accroches structurels ou fortuits, déjà existant. Ce pour deux raisons, d'un part car il me semble logique de préserver l'intégrité des lieux que j'investis, et d'autre part par jeu. Il est en mon sens tout à fait amusant, lorsqu'elles semblent limitantes, d’esquiver les contraintes imposées par un lieux. Il me faut alors trouver des solutions pour générer des points d'ancrage là où ils font cruellement défaut. C'est à dire que pour déployer les fruits de ma création, je suis amené à m'adapter à l'espace pour rendre cet espace adapté.

   Cet exercice de torsion m'a poussé à choisir de ne pas fixer l'interprétation de mon travail dans une unique direction. En parlant de liens et de nœuds, et selon le prisme à travers lequel on aborde la question, on peut parler de beaucoup de choses, de réseau, de liens interpersonnels, de psychologie, et par extension de tissus organique, de musique, de littérature, de chamanisme et certainement encore d'autre choses en fonction de l’œil de celui qui regarde. De la même manière que le beau est justement dans l’œil de celui qui regarde, G. Deleuze développe l'idée que penser n'est pas forcément être actif, c'est

3.7.14 (2019)

3.7.8 en phase d'instoillation.

aussi savoir être passif pour se faire activer par la pensée des autres. À terme, voilà pourquoi lors d'un vernissage on trouvera plusieurs Pingouins - pantalon noir, veste noire, chemise blanche et nœud papillon noir. Chacun revendiquera la paternité de l'exposition, en proposant un discours de fond différent, tout à fait cohérent, documenté et étayé.

   Le but n'est pas de mener l'enquête pour trouver Charlie, encore que la chose puisse se révéler ludique. En un premier temps, voiler l'identité de l'auteur

pour remettre l’œuvre au premier plan permet d'avancer l'idée comme quoi le spectateur n'a pas à se conformer passivement à la vision de l'Artiste. Si l'on considère qu'une fois exposées, les pièces passent dans le domaine public, il n'est à priori plus possible au créateur d'imposer son point de vue. Surtout quand celui-là a choisi de confier, à posteriori, l'explication de son travail à une tierce personne. Non pas que l'interprétation soit fausse, au contraire puisque toutes se valent, toutes se tiennent (ou presque) et toutes font parti des sept milliards de vérités différentes qui se côtoient sur cette planète. Il en va de la liberté de chacun de développer sa propre vision des choses en s'affranchissant de celles imposées par autrui, et il en va de la responsabilité des institutions, des galeristes et des artistes de préserver l'intégrité de l'esprit critique de chacun en lui confiant les clefs et l'opportunité de se cultiver.

   Ne pas vouloir imposer une lecture unique de mon travail ne veut pas nécessairement dire que je ne cherche pas à y donner du sens. Le second intérêt de multiplier les Pingouins tient dans la variation de leurs discours. Ou plutôt dans les points communs qui en émergent. En abordant le sujet du nœud et du lien, simultanément sous le prisme du réseau, du tissus organique, du chamanisme, de la poésie noire, de la musique, de la psychologie... On offre au visiteur, suffisamment intrigué par le procédé pour aller converser avec les différents Pingouins, la possibilité d'apprécier la façon dont les références se croisent, et les concepts se superposent pour tisser un discours global, ou métadiscours, riche en ramifications. De spectateur passif, il devient observateur actif et si l'on pousse le vice, mue par sa curiosité, il se change en acteur et va tisser l'espace par le biais du ballet de ses déplacements.

Épilogue :

   Aussi, c'est l'optique d'éviter d'enfermer de prime abord le spectateur dans un imaginaire restreint, que j'ai choisi de ne pas nommer mes œuvres et de les classer selon une nomenclature. Si l'on considère la toile que l'on nomme 3.6.16 par exemple, il se trouve que c'est la 16eme réalisation de la 6eme piste de recherche du 3eme projet que je développe au long cours.